Le métissage : La réaction de Yann Moulier Boutang
Chacune des cases de la matrice ambitieuse de ce livre plein de braises mériterait des pages de commentaires. Contentons-nous ici des huit que Philippe consacre au métissage sous la colonne désir et la ligne l’universalité. J’en retiens trois paroles fortes.
Il faut creuser au-delà du constat satisfait des multiples couleurs (black, blanc beur), de toutes les fois (quatre religions sans compter les sans) et de l’étonnante unité de la langue dans un monde créole. Qu’il soit républicain en France, démocrate en Allemagne ou au Royaume-Uni, le modèle d’intégration a un besoin immense d’égalité d’accès au logement, à l’emploi, à l’éducation, aux médias, à la classe politique, à la création et à l’expérimentation innovante.
L’universel n’est qu’une promesse. Il ne s’accomplit que lorsque les Noirs des Antilles se saisissent de l’idée,folle pour des esclaves, de liberté, comme les sans-papiers aujourd’hui, que lorsque les Pauvres, les sans… posent l’exigence d’égalité dans le pacte politique, lorsque les femmes, les minorités au nom de la fraternité mettent au premier rang la logique de la libération sur tous les terrains, du couple au Parlement.
Cet universel en acte là qui se méfie de l’universel abstrait et de l’universel alibi, suscite une résistance hexagonale qui a pour nom centralisme, jacobinisme, étatisme et surplomb de ceux qui se prennent encore pour les élites de la nation.
Pour finir, une question, directement liée à ce constat lucide de Philippe. Pour vaincre ces résistances, pour une véritable refondation, ne faut-il pas prononcer un mot que j’aurais aimé trouver davantage dans La nouvelle origine ? Celui d’Europe. Le formidable défi contemporain n’est-il pas désormais celui du métissage de la France avec d’autres provinces Nations ? Sans Europe Constituante la France ne se trouve-t-elle pas ravalée au statut de beau monument historique ?
Bio:
Professeur de sciences économiques à l’UTC et directeur du Costech (Connaissssances, Organisation, Système Technique), Yann Moulier Boutang est également directeur de la publication de la revue Multitudes.
Dernier ouvrage publié : La Capitalisme cognitif – La Nouvelle Grande Transformation, Multitudes Idées / Ed. Amsterdam, juin 2007
Rubrique: L'Universalité, Réactions










15 juin 2007 20:41
Aux Antilles, il existe une unité de langue, OK, mais pas d’unité sociétale !!!
Encore maintenant, les blancs (les becqués) vivent séparés des noirs et ne se mélangent pas. Les mariages mixtes sont nettement minoritaires par rapport aux mariages inter-raciaux. Au vue de ces éléments, l’universalité est-elle vraiment possible ?
15 juin 2007 21:43
Cher Kera
je suis bien d’accord avec vous. L’universalité à laquelle je faisais allusion éait celle des esclaves des plantations réclamant l’application hors métropoles des principes de liberté et d’égalité. Le métissage quand il permet d’ouvrir une brèche dans l’esclavage, dans la discrimnation ou la ségrégation est cet élément de l’universalité non abstraite dont Edgar Morin aussi bien que Edouard Glissant se réclame (pour ma part je suis plus réticent à utiliser ce terme un peu trop galvaudé). Voir les exemples que j’ai donné de ce phénomène historique daqns mon livre De l’esclavage au salariat (PUF 1998) (avec l’exemple brésilien). En revanche, quand le métissage se transforme en idéologie ( voyez comme nous sommes sans préjugés) alors que persiste et signe une véritable séparation (marquée par l’endogamie ) nous somes dans le métissage alibi ( qui est quand même un mieux par rappor à l’idéologie ouvertement raciste de type apartheid).
Cordialement
16 juin 2007 15:11
Il y a quelque chose de constructif en effet dans cette idée que l’universel est devant nous et pas derrière. Quelque chose à construire et pas quelque chose à entretenir ou préserver.
Si j’ai bien compris c’est l’idée de ce livre de partir de la paraphrase de Heideger pour considérer que l’origine est devant nous.
La proposition de Philippe Aigrain sur le tableau de l’Argent (sur ce site) de considérer la question de l’origine comme “mathématique” me sembe devoir être croisée avec cette question.
Dès lors que l’on change les repères sur le territoire émotionnel, les différences peuvent devenir des valeurs.
Les Etats-Nations pour se construire ont dû séparer pour rassembler. Toutes les communautés distinguent un “nous” et un “les autres”.
A quelles conditions l’utilité de cette coupure cesse-t-elle d’être pertinente?
Répondre à cette question c’est peut-être définir les nouvelles coordonnées d’un nouvel universel.
25 juin 2007 16:51
L’objectif de l’Europe est double. Il est de rapprocher des peuples et d’unifier des territoires.
Différents instruments ont été utilisés pour le second objectif : marché unique, politiques communes, monnaie.
Indirectement, l’Europe a ainsi contribué à la paix. Elle a lutté contre la haine par le pragmatisme et le jeu des intérêts.
Mais lorsqu’il s’agit de rapprocher les peuples, on pourrait imaginer d’aller au-delà. C’est la fameuse affaire d’une Europe qui commencerait par la culture. On en est loin. Au niveau étatique, bon gré mal gré, le couple franco-allemand poursuit son chemin. Les couples franco-allemands humains continuent par contre d’être empoisonnés par de sombres questions de droit de la famille et d’incroyables litiges sur la garde des enfants.
Que faudrait-il faire de plus pour que la mobilité des jeunes, des étudiants et des adultes se prolonge par un puissant mouvement de métissage ? Une intuition, pour ouvrir le débat. Plutôt que de ne viser que des métissages franco-allemands, franco-polonais ou franco-britanniques, ne faudrait-il pas miser sur des mélanges d’ores et déjà en cours à Berlin, à Londres ou à Paris ? Comme dans le défilé de Jean-Paul Goude célébrant en 1989 les valeurs de la République, le nouvel universel peut-il prendre forme en Europe autour d’un métissage croisé, rapprochant des Pakistanais londoniens, des turco-berlinois et des pariso-antillais ?