L’incarnation : La réaction de Philippe Moati
« La personnalité humaine se retrouve au cœur du fonctionnement économique contemporain», nous explique Philippe Lemoine. De fait, le capitalisme est entré dans une nouvelle étape de son développement où l’homme joue un rôle capital. Côté production, les salariés, longtemps perçus comme des appendices de la machine, sont désormais recherchés pour leur créativité, leurs capacités relationnelles, leurs « compétences ». Le travail n’est plus seulement un coût, mais un ingrédient décisif du processus de création de valeur. Même constat de progrès du côté de la circulation. Aux premières heures du capitalisme, seul un petit nombre de privilégiés participaient à la formation de la demande. Avec le fordisme, l’économie se soucie enfin du confort matériel de chacun. Aujourd’hui, la valeur se crée dans la capacité à prendre en charge les clients par l’offre de « solutions globales », à apporter du confort psychologique. Nous assisterions à l’avènement du règne d’un client qu’on ne satisfait plus au moyen de transactions ordinaires, mais par l’établissement de relations denses, épaisses, inscrites dans la durée, creusets d’un processus de coproduction de ce qui est échangé. Qui pourrait s’affliger de telles évolutions ? On pourrait à tout le moins s’inquiéter de certaines contreparties : mobilisation de la globalité de la personne dans l’activité de production, avec le risque avéré de faire porter un poids excessif sur ses frêles épaules ; nouvelle extension de la sphère de la marchandisation, les émotions, les sensations, les valeurs, la relation… devenant des valeurs marchandes. Puisque l’homme se trouve désormais, pour le meilleur et pour le pire au cœur de l’économie, plus que jamais il convient de s’assurer que l’économie participe du projet d’assurer le bien commun.
Bio:
Philippe Moatti est économiste, professeur à l’Université Paris 7
Rubrique: La Mutation, Réactions









